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Saturday, 08 December 2007

  • A Louis Bertrand,

    Permettez-moi d'inscrire votre nom, en tête de ce livre, en témoignage de mon admiration et de ma gratitude.

    Mon travail n'est que l'adaptation à l'Islam de l'idée par laquelle vous avez renové l'histoire de la civilisation Nord-Africaine. Ce ne sont pas seulement les Berbères qui se sont abreuvés à la source latine, ce sont aussi tous les peuples d'Asie et d'Orient auxquels les arabes ont imposés l'Islam.

    Ces néo-musulmans, nourris de culture gréco-latine, ont conservé, durant des siècles, malgré les Arabes et malgré l'Islam, les enseignements de Rome et d'Athènes. Leurs efforts ont été attibués à tort aux Arabes, mais en réalité, il n'y a pas de civilisation arabe ; il y a seulement une civilisation gréco-latine qui s'est perpétuée à travers les âges, sous la façade arabe et malgré les persécutions de l'Islam.

    Cette vérité, si longtemps méconnue, vous l'avez découverte et proclamée au cours de vos pénétrantes études sur la Berbérie ; je ne suis donc qu'un de vos modestes disciples et mon seul mérite est d'avoir réuni, en vingt-cinq années de recherches, les preuves qui établissent la morne stérilité de l'Islam et l'éternelle vigueur de la pensée gréco-latine.

    Mais ma faible voix risquait fort d'être impuissante à ruiner les préjugés séculaires qu'une science superficielle ou de parti-pris a consacrés

    Vous avez bien voulu appuyer mes efforts en faveur de la vérité et me permettre ainsi de saper la grande erreur que vous avez déjà combattue avec tant d'autorité.

    Je vous en exprime ma vive reconnaissance.

    André SERVIER.

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  • Préface

    Je n'ai pas l'honneur de connaître personnellement M. André Servier, l'auteur de ce livre. Je connais seulement La Psychologie du Musulman, dont il a bien voulu me communiquer le manuscrit. Cet ouvrage me paraît excellent, appelé à rendre les plus grands services à la cause française dans toute l'Afrique du Nord et à éclairer les indigènes eux-mêmes sur leur propre passé.
    Ce dont je le loue par-dessus tout, c'est de livrer un si vigoureux assaut à toutes les ignorances françaises. Un des préjugés les plus funestes pour nous consiste à croire que notre domination africaine n'est qu'un accident dans l'histoire du pays, comme on le croit de la domination romaine. Une foule de gens écrivent couramment que Rome n'a fait que passer en Afrique, -qu'elle n'y est restée qu'un siècle ou deux. C'est une erreur monstrueuse. L'empire effectif de Rome en Afrique a commencé avec la ruine de Carthage, en 146 avant J-C, et n'a pris fin qu'avec l'invasion vandale, vers 450 de l'ère chrétienne : soit six cents ans de domination effective. Mais les Vandales étaient des Chrétiens qui continuèrent intégralement la civilisation romaine, qui parlaient et écrivaient le latin. De même les Byzantins qui leur succédèrent et qui, s'ils ne parlaient pas officiellement le latin, pouvaient se considérer comme les héritiers légitimes de Rome. Cela dura ainsi jusqu'à la fin du VII ème siècle.
    L'Afrique a donc huit cent cinquante ans de domination latine effective. Si l'on songe que, sous l'hégémonie de Carthage, toute la région, depuis les Syrtes jusqu'aux Colonnes d'Hercule, était en partie hellénisée ou latinisée, on arrive à conclure que l'Afrique du Nord a treize cents ans de latinité, -alors qu'elle ne compte encore que douze cents ans d'Islam.
    Cette pénétration profonde du sol africain par la civilisation gréco-latine nous est attestée par les ruines nombreuses et très importantes, qui, aujourd'hui encore, recouvrent le pays. Le Français l'ignorant, l'Algérien lui-même ne connaît de toutes ces villes mortes que Timgad. Or, le réseau urbain créé par Rome embrasse l'Afrique tout entière jusqu'à la limite du Sahara. C'est même dans les régions voisines des terres désertiques, que ces ruines antiques abondent le plus. Si l'on voulait se donner la peine de les exhumer, -ne fût-ce que pour remettre au jour les titres de la latinité en Afrique, -on serait étonné du foisonnement de ces villes et quelquefois de leur beauté.
    M. André Servier sait parfaitement tout cela. Mais il va plus loin encore. Avec une patience et une minutie merveilleuse, il nous démontre scientifiquement que les Arabes n'ont jamais rien inventé, que l'Islam, « sécrétion du cerveau arabe », n'a rien ajouté au vieil héritage de la civilisation gréco-latine.
    Une science superficielle, seule, a pu accepter sans vérification le préjugé chrétien du Moyen-Age, qui attribuait à l'Islam les sciences et les philosophies grecques que la Chrétienté ne connaissait plus. Par la suite, l'esprit sectaire a trouvé son bénéfice à confirmer et à propager cette erreur. En haine du christianisme, il a fallut faire honneur à l'Islam de ce qui est l'invention et, si l'on peut dire, la propriété personnelle des nos ancêtres intellectuels.
    En prenant l'Islam depuis ses débuts jusqu'à nos jours, M. André Servier nous prouve, textes en main, que tout ce que nous croyons « arabe » ou « musulman », ou d'un terme encore plus vague, « oriental », dans les moeurs, les traditions et les coutumes africaines, dans l'art et le matériel de la vie, -tout cela, c'est du latin qui s'ignore, ou qu'on ignore - c'est du Moyen-Age arriéré ou dépassé par nous, - notre Moyen-Age que nous ne connaissons plus et que nous croyons naïvement une invention de l'Islam.

    L'unique création des Arabes, c'est leur religion. Or, cette religion est le principal obstacle entre eux et nous. Dans l'intérêt de notre bonne entente avec nos sujets musulmans, nous devons donc éviter soigneusement tout ce qui peut fortifier chez eux le fanatisme religieux et, au contraire, favoriser la connaissance de tout ce qui peut nous rapprocher, - c'est-à-dire, surtout de nos traditions communes.
    Nous devons, certes, respecter les religions des indigènes africains. Mais c'est une erreur politique grave que de nous donner l'air d'être plus musulmans qu'eux-mêmes et de nous prosterner mystiquement devant une forme de civilisation qui est très inférieure à la nôtre, qui est manifestement arriérée et rétrograde. L'heure est trop grave pour que nous continuions ces petits jeux de dilettantes ou d'impressionnistes affaissés.
    M. André Servier a dit tout cela avec autant de vérité que d'autorité et d'à-propos. Les seules réserves que je ferais se réduisent à ceci : je n'ai pas une fois aussi robuste que lui dans le progrès indéfini et continu de l'humanité, - et je crains qu'il n'ait des illusions à l'égards des Turcs qui restent la tête de l'Islam et qui sont regardés, par les autres musulmans, comme des libérateurs futurs. Mais tout cela est une question de mesure.
    Je veux bien croire au progrès dans un certain sens et jusqu'à un certain point. Et je n'hésite point à accorder que les Turcs sont les plus sympathiques des Orientaux, jusqu'au jour où nous-même, par notre imprévoyance et notre sottise, leur fourniront les moyens de redevenir pour nous des ennemis avec lesquels il faudra compter.

    Paris, 23 septembre 1922.
    Louis BERTRAND

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  • SOMMAIRE

    CHAPITRE I
    La France doit avoir une politique musulmane s'inspirant des réalités et non des opinions reçues et des légendes. - On ne peut connaître une fraction quelconque du peuple musulman qu'en étudiant l'histoire Arabe, parce que tous les musulmans sont solidaires et parce que l'Islam n'est qu'une sécrétion du cerveau arabe. - Il n'y a pas des civilisation arabe. - Les origines d'une légende. - Comment furent dupés les clercs du Moyen-Age et les historiens modernes. - L'Arabe est un réaliste et non un imaginatif. - Il a copié, en la déformant, la pensée des autres peuples. - L'Islam, par ses dogmes immuables, a paralysé les cerveaux et tué l'esprit d'initiative.

    CHAPITRE II
    Pour connaître et comprendre l'Islam et le musulman, il faut étudier le Désert.- Le Désert arabe.- Le Bédouin.- L'influence du Désert.- Le Nomadisme.- La vie dangereuse.- Guerrier et pillard.- Le fatalisme.- L'endurance.- L'insensibilité.- L'esprit d'indépendance.- L'anarchie sémite.- L'égoïsme.- L'organisation sociale : la Tribu.- L'orgueil sémite.- Sensualité.- Idéal.- Religion.- Manque l'imagination.- Les traits essentiels de la physionomie du Bédouin.

    CHAPITRE III
    L'Arabie au temps de Mahomet. - Pas de peuple arabe. - Une poussière de tribus sans liens ethniques ou religieux. - Lue prodigieuse diversité de cultes et de croyances. - Deux groupes hostiles ; les Yéménites et les Moaddites. - Les sédentaires et les nomades. - La rivalité des deux centres : Yathreb et La Mecque. - La propagande juive et chrétienne à Yathreb. - La vie des Mekkois. - Leur évolution. - La Fédération des Fodhoul. - Les précurseurs de I'Islam.

    CHAPITRE IV
    Mahomet est un bédouin mekkois dégénéré.- Les circonstances en font un homme d'opposition. - Sa jeunesse malheureuse et solitaire. - Chamelier et berger. - Son mariage avec Khadîdja. - Sa fortune. - Comment il conçut l'Islam. - L'Islam est une réaction contre la vie mekkoise. - Ses déboires à la Mecque. Il trahit sa tribu. - Son alliance avec les gens de Yathreb. - Sa fuite. - Ses débuts difficiles à Médine. - Comment il est amené à user de la force. - La cause principale de son succès l'appât du butin. - La prise de La Mecque. - Le triomphe du Prophète. - Sa mort.

    CHAPITRE V
    La doctrine de Mahomet. - L'Islam, c'est le Christianisme adapté à la mentalité arabe. - Les pratiques essentielles de l'Islam. - Le Koran n'est pas l'oeuvre d'un sectaire, mais d'un politique. - Mahomet cherche à recruter des adeptes par tous les moyens. - Il ménage les forces qu'il ne peut abattre, les coutumes qu'il ne peut supprimer. - La morale musulmane. - Le fatalisme. - Les principes essentiels de la réforme opérée par le Prophète - Extension à tous les Musulmans de la solidarité familiale. - Interdiction du martyre. - Le Musulman s'incline devant la force, mais conserve ses idées. - Le Koran est animé de l'esprit de tolérance, non l'Islam, par la faute des interprétateurs du deuxième siècle qui, en fixant la doctrine et en interdisant toute modification ultérieure, ont rendu tout progrès impossible.

    CHAPITRE VI
    L'Islam sous les successeurs de Mahomet. - Même en Arabie, la croyance nouvelle n'a pu s'imposer que par la violence. - C'est le désir de faire du butin et non le souci du prosélytisme qui anima les premiers conquérants musulmans. - L'expansion de l'Islam en Perse, en Syrie, en Égypte, fut favorisée par l'hostilité des autochtones contre les gouvernements Perse et Byzantin. - La lutte d'influence entre La Mecque et Médine, qui avait contribué au succès de 'Mahomet, se poursuit sous ses successeurs, tantôt favorable à Médine, sous les Califats d'Abou-Bekr, d'Omar et d'Ali, tantôt favorable à La Mecque sous le Califat d'Othman. - Le parti Mekkois triomphe finalement avec l'avènement de Moawiah. -- Luttes entre tribus, luttes entre individus, anarchie chronique : voilà les caractéristiques de la société musulmane et les causes de sa ruine future.

    CHAPITRE VII
    L'Islam sous les Ommeyades. -La République théocratique devient une monarchie militaire. - Le Califat s'établit à Damas où il subit l'influence syrienne, c'est-à-dire gréco-latine. - Les rivalités qui divisaient la Mecque et Médine éclatent entre ces deux villes et Damas. - La conquête du Moghreb, puis celle de l'Espagne sont réalisées grâce à la complicité des autochtones, désireux de se débarrasser des Grecs et des Wisigoths. -La conquête de la Gaule échoue à cause de l'opiniâtre énergie des Francs et marque la fin de l'expansion musulmane. - La dynastie Ommeyade s'éteint dans les orgies de la décadence byzantine et fait place à la dynastie des Abbassides.

    CHAPITRE VIII
    L'islam sous les Abbassides. - Le Califat est transféré de Damas à Bagdad où il subit l'influence gréco-perse. Grâce à 1'administration des Barmécides, ministres d'origine perse, les Califes s'entourent de savants et de lettrés étrangers qui donnent à leur règne une splendeur incomparable ; mais en voulant organiser la législation musulmane, les Califes, sous l'inspiration des Vieux Musulmans, fixent immuablement la doctrine islamique et rendent tout progrès impossible. - C'est la cause et le commencement de la décadence des peuples de religion mahométane. - L'Espagne se détache de l'Empire, donnant un exemple d'indiscipline qui trouvera plus tard des imitateurs.

    CHAPITRE IX
    L'Islam sous les derniers, Abbassides. - L'Empire musulman s'achemine vers la décadence. - Les conquérants arabes noyés au milieu des populations soumises et incapables de les gouverner, perdent, à leur contact, leurs qualités guerrières. - Les Califes, d'ailleurs sans valeur, réduits au rôle de rois fainéants, sont obligés, pour leur défense, de recourir à des mercenaires étrangers qui deviennent bientôt leurs maîtres. - Les provinces, obéissant à des sentiments nationalistes, se séparent de l'Empire. - Les derniers Califes Abbassides ne possèdent plus que Bagdad. - Leur dynastie s'éteint dans l'ignominie.

    CHAPITRE X
    Les causes du démembrement de l'Empire musulman. - La principale est l'incapacité des Arabes à gouverner. - L'histoire des Califes d'Espagne est identique à celle des Califes de Damas et de Bagdad : Mêmes causes de grandeur éphémère, mêmes causes de décadence. - il n'y a pas eu, en Espagne, de civilisation arabe, mais un renouveau de la civilisation latine. - Celle-ci s'est développée sous la façade musulmane et malgré les musulmans. - Les monuments attribués aux Arabes sont l'oeuvre d'architectes espagnols.

    CHAPITRE XI
    La décadence arabe en Perse, en Mésopotamie et en Égypte. - Les provinces, tombées momentanément dans la barbarie, sous le joug arabe, renaissent à la civilisation dès qu'elles peuvent s'émanciper. - Causes générales de la décadence de l'empire arabe : Nullité politique. Absence de génie créateur. Absence de discipline. Mauvaise administration. Pas d'unité nationale. L'Arabe n'a pu gouverner qu'avec la collaboration des étrangers. - Causes secondaires : La religion, véhicule de la pensée arabe. Trop grande diversité des peuples soumis. - Pouvoir despotique du prince. - Condition servile de la femme. - L'Islamisation des peuples soumis les élèves au niveau du vainqueur et leur permet de le submerger. Les mariages mixtes. - L'influence nègre. -Diminution des revenus de l'empire. - Les mercenaires.

    CHAPITRE XII
    L'histoire du Moghreb. - Les caractéristiques du Berbère. -Dans toute l'Afrique du Nord, l'élément arabe a été absorbé au point de disparaître complètement. - Les qualités de la race berbère : vigueur, sobriété, prolificité. - Ses défauts : Esprit d'indiscipline, perfidie. Incapable de se plier à un grand idéal, le peuple berbère n'a pu s'arracher à la barbarie qu'avec un concours étranger. - L'oeuvre romaine. - Avec les Arabes, il est retombé dans la barbarie et son esprit a été frappé de stérilité par le dogme musulman. - L'influence chrétienne et latine. - Curieux exemples de l'esprit d'opposition et d'indiscipline du peuple berbère. - L'imprégnation latine.

    CHAPITRE XIII
    La Société Musulmane est une Société théocratique. -La loi religieuse, inflexible et immuable, régit les institutions comme les actes de l'individu. -La législation. - L'instruction. -Le gouvernement. - La condition de la femme. - Le commerce. - La propriété. - Dans les institutions musulmanes, aucune originalité. - L'Arabe a imité en déformant. - Dans les manifestations de l'activité intellectuelle, il apparaît comme un paralytique et comme il a imprégné l'Islam de son inertie, les peuples qui ont adopté cette religion sont frappés de la même stérilité. - Tous les musulmans, quelle que soit leur origine ethnique, pensent et agissent comme un Bédouin barbare du temps de Mahomet.

    CHAPITRE XIV
    La stérilité de l'esprit arabe apparaît dans toutes les manifestations de l'activité intellectuelle. - La civilisation arabe est le résultat des efforts intellectuels des peuples étrangers convertis à l'Islam. - La science arabe : astronomie, mathématiques, chimie, médecine, n'est qu'une copie de la science grecque. - En histoire et en géographie, les Arabes ont laissé quelques travaux originaux. - En philosophie, ils sont les élèves de l'École d'Alexandrie. - Eu littérature, à part quelques poèmes lyriques sans grande valeur, ils s'inspirent des ouvrages grecs et persans. - La littérature des Arabes d'Espagne est d'inspiration latine. - Dans les beaux-arts, sculpture, peinture et musique, la nullité des Arabes est absolue.

    CHAPITRE XV
    La Psychologie du musulman. -Foi inébranlable dans sa supériorité intellectuelle. - Mépris et horreur pour ce qui n'est pas musulman. - Le monde divisé en deux, parts : les Croyants et les Infidèles. - Tout ce qui vient des infidèles est détestable. - Le musulman échappe à toute propagande- - Par la restriction mentale, il échappe même aux violences. - Échec des tentatives faites pour introduire la civilisation occidentale dans le monde musulman. - Averrhoës. Khéréddine. Le Cheikh Gamal ed Dine. Sawas Pacha. - Tentatives infructueuses de l'Angleterre en Égypte, de la France en Algérie et en Tunisie. - L'idéal musulman : le Mahdisme et le Califat.

    CHAPITRE XVI
    L'Islam en lutte contre les nations européennes.- Le mouvement nationaliste musulman en Égypte. - Ses origines. - Le Parti national. - Moustafa Kamel Pacha. - Mohammed Farid Bey. - Le Parti du peuple. - Loufti Bey es Sayed. - Le Parti des réformes constitutionnelles. - Le cheikh Aly Youssef. -L'attitude de l'Angleterre: - Les intrigues des nationalistes égyptiens dans l'Afrique du Nord. - Le mouvement nationaliste en Tunisie. -L'évolution de la mentalité tunisienne. - Erreurs commises par le Gouvernement du Protectorat.

    CHAPITRE XVII
    Le mouvement nationaliste en Algérie - Les causes d'une évolution tardive. - La Société algérienne. - La bourgeoisie : les « Vieux Turbans » ; les « Jeunes Algériens ». - Le peuple ignorant et fanatique. - Le rôle des confréries religieuses.- La solidarité musulmane. - La propagande nationaliste. - Les revendications des Jeunes Algériens. - Le Bolchevisme.

    CHAPITRE XVIII
    Les problèmes musulmans. - Un problème de politique intérieure. - L'organisation de l'Afrique du Nord et l'attitude à l'égard des populations indigènes. - La méthode de Bugeaud : l'Algérie, province française ; l'assimilation des indigènes. - Le rêve de Prévost-Paradol. - La méthode de Napoléon III. - Le royaume arabe. - La méthode de Waldeck-Rousseau. - L'évolution des indigènes dans leur civilisation. - Une formule sans signification. - L'exemple de la Tunisie et de l'Égypte. -Notre politique extérieure vis-à-vis des peuples musulmans. - Le rôle de la Turquie.

    CHAPITRE XIX
    Un projet de programme de politique africaine. - Principes généraux applicables à tous les territoires berbères soumis à notre influence : 1° Développer le peuplement français. - 2° Assurer et maintenir la prédominance des idées françaises. - 3° Neutralité absolue à l'égard de la religion musulmane. - 4° Acheminer les indigènes vers le statut français intégral. - 5° Améliorer la condition des indigènes ; les intéresser à notre oeuvre. - 6° Aider au relèvement de la musulmane. 7° Gouverner avec la masse et non avec une minorité.

    CHAPITRE XX
    La politique musulmane extérieure de la France. - Nous devons aider la Turquie. -Les enseignements du mouvement wahabite. - Dans le monde musulman, l'Arabe est un élément de désordre, le Turc un élément d'équilibre. L'Arabe est condamné à disparaître ; il sera remplacé par le Turc. - Politique de neutralité vis-à-vis des Arabes ; politique d'appui amical envers la Turquie. - Conclusion.

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  • CHAPITRE I (1)

    La France doit avoir une politique musulmane s'inspirant des réalités et non des opinions reçues et des légendes. - On ne peut connaître une fraction quelconque du peuple musulman qu'en étudiant l'histoire Arabe, parce que tous les musulmans sont solidaires et parce que l'Islam n'est qu'une sécrétion du cerveau arabe. - Il n'y a pas des civilisation arabe. - Les origines d'une légende. - Comment furent dupés les clercs du Moyen-Age et les historiens modernes. - L'Arabe est un réaliste et non un imaginatif. - Il a copié, en la déformant, la pensée des autres peuples. - L'Islam, par ses dogmes immuables, a paralysé les cerveaux et tué l'esprit d'initiative.

    La France est une grande puissance musulmane. C'est un lieu commun, mais c'est aussi une vérité qui cesse d'être banale, malgré les redites, si l'on songe que notre pays tient en tutelle plus de vingt millions de musulmans, cimentés par la solidarité religieuse au bloc formidable des trois cents millions d'adeptes que compte l'Islam.

    Ce bloc est divisé, superficiellement, par des rivalités ethniques et même, parfois, par des intérêts opposés, mais la religion exerce une telle influence sur les individualités qui le composent, elle les domine avec une telle force, que l'ensemble forme, au milieu des autres peuples, une véritable nation dont les différentes fractions, fondues dans le même creuset, obéissant au même idéal, possédant les mêmes conceptions philosophiques, sont animées de la même foi intransigeante dans l'excellence du dogme sacré et de la même méfiance hostile à l'égard de l'étranger- l'infidèle- : c'est la Nation Musulmane.

    L'Islam n'est pas seulement une doctrine religieuse qui ne compte ni sceptiques ni renégats [1] ; c'est une patrie ; et si le nationalisme religieux dont sont imprégnés tous les cerveaux musulmans n'a pas réussi jusqu'à présent à menacer l'humanité d'un grave péril, c'est que les peuples unis par son lien sont tombés, par la rigidité même de son dogme, par la contrainte impitoyable qu'il exerce sur les esprits, par la paralysie intellectuelle dont il les frappes, dans un tel état de décrépitude et de déchéance, qu'il leur est impossible de lutter contre les forces matérielles mises par la science au service de la civilisation occidentale.[2]

    Mais même tel qu'il est, l'Islam n'est pas un élément négligeable dans les destinées de l'humanité. Son bloc de trois cents millions de fidèles s'accroît sans cesse parce que dans la plupart des pays musulmans, le chiffre des naissances dépasse celui des décès et aussi parce que la propagande religieuse recrute chaque jour des nouveaux adhérents parmi les peuplades encore barbares.

    On estime à plus de six millions le nombre des conversions obtenues depuis vingt ans dans les Indes Anglaises, malgré les précautions du colonisateur. On constate des progrès semblables en Chine, dans le Turkestan, en Sibérie, en Malaisie et en Afrique. Dans le continent noir, toutefois, la propagande active des Pères Blancs combat victorieusement le prosélytisme musulman.

    Il importe donc que nous songions, comme l'a dit Le Chatelier, à fonder sur une étude intelligente de l'Islam une politique musulmane dont l'action bienfaisante s'étende non seulement sur nos colonies africaines, mais sur le monde musulman tout entier.

    Nous devons comprendre la nécessité de traiter autrement que par prétérition plus de vingt millions d'indigènes qui seront toujours l'unique population active des colonies du Centre et de l'Ouest africain et dont la supériorité numérique en Algérie, en Tunisie et au Maroc ne fera que croître dans l'avenir.[3]

    Nous n'arriverons à réaliser une oeuvre utile et durable que si nous connaissons parfaitement la mentalité et la psychologie du musulman, autrement que par des préjugés et des légendes.

    Il serait puéril de croire qu'il nous suffira de borner cette connaissance à nos seuls sujets musulmans, dans le but de les bien gouverner. Comme il a été dit plus haut, le Musulman n'est pas un être isolé ; le Tunisien, l'Algérien, le Marocain, le Soudanais ne sont pas des individus dont l'horizon s'arrête au limites artificielles créées par les diplomates et les géographes. Avant d'appartenir à telle ou à telle formation politique, ils sont citoyens de l'islam. Ils appartiennent moralement, religieusement, intellectuellement, à la grande Patrie Musulmane dont la capitale est La Mecque et dont le chef - théoriquement incontesté- est le Commandeur des Croyants. Leur mentalité a été au cours des âges, lentement pétrie, modifiée, imprégnée par la doctrine religieuse du Prophète et comme celle-ci n'est, elle-même, qu'une sécrétion du cerveau arabe, il s'ensuit qu'il faut étudier l'Histoire arabe si l'on veut connaître et comprendre l'âme et l'esprit d'une fraction quelconque du monde musulman.

    Une telle étude est difficile, non pas que les documents fassent défauts : ils abondent, au contraire :- L'Islam est né et s'est développé en pleine lumière historique, -mais parce que la religion musulmane et les Arabes sont voilés à nos yeux par un nuage si prodigieux d'opinions reçues, de légendes, de préjugés et d'erreurs, qu'il semble à peu près impossible de le dissiper.

    Il faut cependant entreprendre cette tâche si nous voulons sortir de l'ignorance dans laquelle nous sommes de la psychologie musulmane.

    Jules Lemaître eut, un jour, à présenter au public l'ouvrage d'un jeune écrivain Egyptien sur la poésie arabe. L'auteur, novice, déclarait avec une belle assurance que la littérature arabe était la plus riche et la plus brillante de toutes les littératures connues et que la civilisation arabe était la plus haute et la plus éclatante.

    Jules Lemaître qui, dans ses jugements, préférait, comme Sainte-Beuve, s'en tenir prudemment aux opinions moyennes -à mi-côte- éprouvait quelque répugnance à contresigner une pareille affirmation. D'autre part, la courtoisie lui imposait de ne point trop souligner la pauvreté et la sécheresse de la littérature arabe. Il se tira fort habilement de ce pas difficile par cette observation restrictive :

    « On a peine à comprendre qu'une civilisation si noble, si brillante, dont les images nous charment toujours et qui eut jadis une telle force d'expansion, semble avoir perdu maintenant sa vertu. C'est un des mystères et une des tristesses de l'histoire. »

    Cette remarque d'un esprit subtil, habitué à ne point accepter à la légère les opinions reçues, est parfaitement justifiée. Si l'on admet, en effet, toutes les qualités que l'on prête habituellement à la civilisation arabe, si l'on s'incline béatement devant la prestigieuse splendeur dont la parent historiens et littérateurs, il est difficile d'expliquer comment l'Empire des Califes a pu tomber jusqu'à l'état de décrépitude où nous le voyons aujourd'hui, entraînant dans sa chute des peuples qui, sous d'autres guides, avaient manifesté d'incontestables aptitudes à la civilisation.

    Pourquoi les Syriens, les Egyptiens, les Berbères ont-ils perdu, dès qu'ils furent islamisés, l'énergie, l'intelligence, l'esprit d'initiative qu'ils avaient montrés sous les dominations Grecques et Romaine ? Comment les Arabes, eux-mêmes, qui furent, au dire des historiens, les professeurs de l'Occident en science et en philosophie, oublièrent-ils leurs brillantes connaissances pour tomber dans une ignorance qui les relègue aujourd'hui au rang des peuples barbares ?

    Si nous nous posons encore ces questions, c'est uniquement parce que nous n'avons jamais recherché les causes réelles de l'expansion rapide de la conquête arabe, que nous n'avons pas situé cette conquête dans son cadre historique, au milieu des circonstances exceptionnelles qui la favorisèrent et aussi parce que n'ayant pas pénétré la psychologie du musulman, nous ne sommes pas à même de comprendre comment et pourquoi l'empire immense des Califes s'est effondré ; comment et pourquoi il devait fatalement s'effondrer, frappé de paralysie et de mort par une doctrine religieuse rigide qui domine et commande tous les actes de la vie, toutes les manifestations de l'activité et qui, ne concevant pas le progrès matériel comme un idéal digne d'être poursuivi, à immobilisé ses adeptes hors des grands courants civilisateurs.

    Nous vivons, en Europe, en ce qui concerne l'Islam et les peuples musulmans, sur une vieille erreur qui, depuis les temps les plus lointains, a faussé le jugement des historiens et qui a souvent inspiré aux hommes d'Etat des attitudes et des décisions nullement conformes aux réalités.

    Cette erreur consiste à reconnaître aux Arabes une influence civilisatrice qu'ils n'ont jamais exercée. Les écrivains du Moyen-Age qui, par une absence de documentation précise, désignaient sous le nom d'Arabes tous les peuples de religion musulmane et qui voyaient l'Orient à travers le fabuleux mirage des légendes dont l'ignorance entourait alors les contrées lointaines, ont travaillé inconsciemment à répandre cette erreur.

    Ils y furent aidés par les Croisés, gens rudes et grossiers pour la plupart, plus soldats que lettrés, qui avaient été éblouis par le faste superficiel des cours orientales et qui rapportèrent de leur séjour en Palestine, en Syrie ou en Egypte des jugements dénués de tout esprit critique. D'autres circonstances contribuèrent également à créer cette légende de la civilisation arabe.

    L'établissement du gouvernement des Califes dans le Nord de l'Afrique, en Sicile, puis en Espagne, provoqua des relations entre l'occident et les pays d'Orient. A la faveur de ces relations, des ouvrages de philosophie et de science rédigé en langue arabe ou traduits de l'arabe en latin parvinrent en Europe et les lettrés du Moyen-Age, dont le bagage scientifique était fort léger, admirent ingénument ces écrits qui leur révélaient des connaissances et des méthodes de raisonnement, nouvelles pour eux.

    Ils s'enthousiasmèrent pour cette littérature et ils en conclurent de très bonne foi que les Arabes avaient atteint un haut degré de culture scientifique. Or, ces écrits étaient, non pas des productions originales du génie arabe, mais des traductions d'ouvrages grecs des Ecoles d'Alexandrie et de Damas, rédigées d'abord en syriaque, puis en arabe, à la demande des Califes Abbassides, par des scribes syriens devenus musulmans.

    Ces traductions n'étaient même pas des reproductions fidèles des ouvrages originaux, mais plutôt des compilations d'extraits et de gloses, tirés des commentateurs d'Aristote, de Galien et d'Hippocrate, appartenant aux Ecoles d'Alexandrie et de Damas, notamment d'Ammonius Saccas, de Plotin, de Porphyre, de Jamblique, de Longin, de Proclus, etc.[4]

    Et ces extraits déjà déformés par deux traductions successives, du grec en syriaque et du syriaque en arabe, étaient encore défigurés et tronqués par l'esprit d'intolérance des scribes musulmans. La pensées des auteurs grecs était noyée dans les formules religieuses imposées par le dogme islamique ; le nom des auteurs traduits n'était pas mentionné, de telles sortes que les lettrés européens ne purent soupçonner qu'il y avait traduction, imitation ou adaptation et qu'ils attribuèrent aux Arabes ce qui appartenait aux Grecs. [5]

    La plupart de clercs du Moyen-Age ne connurent même pas ces travaux, mais seulement les adaptations qui en furent faites par Abulcasis, Avicenne, Maimonide et Averrhoës. Ceux-ci puisèrent notamment dans les Pandectes de Médecine, d'Aaron, prêtre chrétien d'Alexandrie, qui avait lui-même compilé et traduit en syriaque des fragments de Galien. Les ouvrages d'Averrhoës, Avicenne, et Maimonide furent traduits en latin et c'est par cette dernière version que les lettrés du Moyen-Age connurent la science arabe.

    Il convient de rappeler qu'à cette époque la plupart des ouvrages de l'Antiquité étaient ignorés en Europe. Les Arabes passèrent donc pour des inventeurs et des initiateurs, alors qu'ils n'étaient que des copistes. Ce n'est que plus tard, à l'époque de la Renaissance, lorsque les manuscrits des auteurs originaux furent découverts, qu'ont s'aperçut de l'erreur, mais la légende de la civilisation arabe était implantée dans les esprits ; elle y est demeurée et les plus graves historiens en parlent encore aujourd'hui comme d'un fait indiscutable.

    Montesquieu en a fait la remarque : « Il y des choses que tout le monde dit, parce qu'elles ont été dites une fois. »

    Les historiens ont d'ailleurs été trompés par les apparences. La rapide expansion de l'Islam qui, en moins d'un demi-siècle après la mort de Mahomet, soumit à la domination des califes un immense empire s'étendant de l'Espagne jusqu'à l'Inde, leur a laissé supposer que les Arabes avaient atteint un haut de gré de civilisation. [6] Après les historiens, les littérateurs contemporains, épris d'exotisme, contribuèrent encore à fausser les jugements en nous montrant un monde arabe conventionnel, comme ils nous avaient montré un Japon, une Chine, une Russie de pacotille.

    C'est ainsi que s'est créée la légende de la civilisation arabe. A qui tenterait de la combattre, on citerait péremptoirement les cadeaux du Calife Haroun-el-Rachid à Charlemagne, cette horloge merveilleuse qui frappa d'admiration les contemporains du vieil empereur à la barbe fleurie. On citerait également tant de noms illustres, Averrhoës, Avicenne, Avenzoar, Maimonide, Alkendi, pour ne parler que des plus connus.

    Mais nous démontrerons plus loin, que ces noms ne sauraient être invoqués en faveur de la civilisation arabe et qu'au surplus cette civilisation n'a jamais existée.

    Il y a une civilisation grecque, une civilisation latine ; il n'y a pas de civilisation arabe, si l'on désigne sous ce vocable l'effort personnel, original d'un peuple vers le progrès. Il y a peut-être une civilisation musulmane, mais cette civilisation ne doit rien aux Arabes, ni même à l'islam, les peuples, devenus musulmans, ne réalisèrent des progrès que parce qu'ils appartenaient à d'autres races que la race arabe et parce qu'ils n'avaient pas encore subi trop profondément l'empreinte de l'Islam. Leur effort fut accompli malgré les Arabes et malgré le dogme islamique.

    Les prodigieux succès de la conquête arabe ne prouvent rien. Attila, Genseric, Gengis-Khan ont soumis nombre de peuples et cependant la civilisation ne leur doit rien.

    Un peuple conquérant n'exerce une action civilisatrice que s'il est plus civilisé que les peuples conquis. Or, tous les peuples vaincus par les armées du Calife étaient parvenus, longtemps avant les Arabes, à un haut degré de culture, de telle sorte qu'ils purent leur communiquer un peu de leur savoir, mais qu'ils n'en retirèrent rien. Nous y reviendrons. Bornons-nous à citer, pour l'instant, les Syriens et les Egyptiens, dont les écoles de Damas et d'Alexandrie recueillirent les traditions de l'Hellénisme, le Nord de l'Afrique, la Sicile, l'Espagne, où survivait la pensée latine, la Perse, l'Inde, la Chine, héritières de civilisations illustres.

    Les Arabes auraient pu s'instruire au contact des tant de peuples. C'est ainsi que les Berbères africains et les Espagnols s'assimilèrent très vite la civilisation latine, de même que les Syriens et les Egyptiens s'étaient assimilés la civilisation grecque, si bien que nombre d'entre eux, devenus citoyens de l'Empire Romain ou de l'Empire Byzantin, firent honneur, dans les lettres et les arts, à leur patrie d'adoption.

    Contrairement à ces exemples, le conquérant arabe est resté barbare ; pis encore, il a étouffé la civilisation dans les pays conquis.

    Que sont devenus les Syriens, les Egyptiens, les Espagnols, les Berbères, les Byzantins sous le joug musulman ? Que sont devenus les peuples de l'Inde et de la Perse, après leur soumission à la loi du prophète ?

    Ce qui a fait illusion, ce qui a trompé les historiens, c'est que dans les pays conquis par les Arabes, la civilisation Gréco-Latine n'a pas péri immédiatement. Elle était si vivace, qu'elle continua, pendant deux ou trois générations, à pousser, sous la façade musulmane, des tiges vigoureuses. Le fait s'explique.

    Dans les pays conquis, les indigènes avaient à choisir entre la religion musulmane ou un sort misérable, « Convertis-toi ou meurs ! Convertis-toi ou soi esclave ! » telles étaient les conditions du vainqueur.

    Comme il n'est que les âmes d'élite capables de souffrir pour une idée - et les âmes d'élite sont peu nombreuses - et comme les religions auxquelles se heurtait l'Islam -paganisme moribond ou christianisme encore mal implanté - n'exerçaient pas encore une influence considérable sur les esprits, la plupart des peuples soumis préférèrent la conversion à la mort ou à l'esclavage. Paris vaut bien une messe : Nous connaissons la formule.

    La première génération, devenue musulmane par la simple volonté du vainqueur, ne subit que superficiellement l'empreinte islamique ; elle conserva intactes sa mentalité et ses traditions ; elle continua à penser et à agir, moyennant quelques sacrifices de façade à l'Islam, comme elle en avait l'habitude. La langue officielle étant l'arabe, elle s'exprima en arabe, mais elle pensa en grec, en latin, en araméen, en italien ou en espagnol. De là ces traductions d'auteurs grecs, faites par les Syriens, traductions qui firent croire à nos clercs du Moyen-Age, comme nous l'avons vu, que les arabes avaient fondé la philosophie, l'astronomie et les mathématiques.

    La deuxième génération élevée dans le dogme musulman, mais subissant l'influence des parents, manifesta encore quelque originalité, mais les générations suivantes, complètement islamisée, tombèrent vite dans la barbarie.

    On constate cette déchéance rapide des générations successives sous le joug musulman dans tous les pays soumis aux Arabes, en Syrie, en Egypte, en Espagne. Après un siècle de domination musulmane, c'est l'anéantissement de toute culture intellectuelle.

    Pourquoi ces peuples qui, sous l'influence grecque ou latine, avaient montré des aptitudes remarquables à la civilisation, ont-ils été frappés de paralysie intellectuelle sous le joug musulman, à un point tel qu'ils n'ont pu se relever malgré les efforts des peuples occidentaux ? C'est que leur mentalité a été déformée par l'Islam qui n'est, lui-même, qu'un produit, qu'une sécrétion du génie arabe.

    Contrairement à l'opinion courante, l'Arabe est dépourvu de toute imagination. C'est un réaliste ; il constate ce qu'il voit ; il l'enregistre ; il est incapable d'imaginer, de concevoir au-delà de ce qu'il perçoit directement.

    La littérature purement arabe est dénuée de toute invention. La part d'imagination qui apparaît dans certains ouvrages, comme les Mille et une Nuits, est d'origine étrangère[7]. Nous le démontrerons au cours de cette étude. C'est d'ailleurs l'absence de facultés inventives, tares du Sémite, qui explique la stérilité totale de l'Arabe en peinture et en sculpture.

    En littérature, comme en philosophie et en science, l'Arabe a été un compilateur. Sa pauvreté intellectuelle se manifeste dans ses conceptions religieuses. Avant Mahomet, au temps du paganisme, les divinités arabes sont sans histoires ; aucune légende ne poétise leur existence ; aucun symbolisme ne pare leur culte. Ce sont des noms, probablement empruntés à d'autres peuples, mais derrière ces noms, il n'y a rien.

    L'Islam lui-même n'est pas une doctrine originale ; c'est une compilation de tradition gréco-latines, bibliques et chrétiennes ; mais en s'assimilant des matériaux si divers, l'esprit arabe les a débarrassés de toute la parure de poésie, de symbolisme et de philosophie qu'il ne comprenait pas et il en a tiré une doctrine religieuse, froide et rigide, comme un théorème géométrique : Dieu, le Prophète, les hommes.

    Cette doctrine s'est parfois ornée,, chez les peuples qui l'ont adoptée et qui n'avaient pas le cerveau stérile des Arabes, de toutes une floraison de légendes et de poésie ; mais ces ornements étrangers ont été combattus avec une farouche énergie par les représentants autorisés du dogme islamique et lorsqu'au deuxième siècle de l'Hégire, les Califes ont décidés, pour éviter toute déformation de la doctrine religieuse, d'en faire préciser l'esprit et la lettre, les travaux des quatre docteurs orthodoxes, hors desquels il est interdit d'interpréter les textes sacrés, ont fixé immuablement le dogme et ont tué, du même coup, chez tous les peuples musulmans, l'esprit d'initiative et l'esprit critique. Ils les ont comme momifiés intellectuellement, de telle sorte qu'ils sont restés, pareils à des rochers, au milieu du torrent qui emporte l'humanité vers le Progrès.

    A partir de ce moment, la doctrine islamique, réduite à la simplicité de la conception arabe, a exercé son oeuvre de mort avec d'autant plus d'efficacité qu'elle commande tous les actes de la vie ; elle prend le fidèle à son berceau et le conduit à la tombe, à travers toutes les vicissitudes de la vie, en ne lui laissant, dans aucun domaine de la pensée ou de l'activité, la moindre part d'initiative et de liberté. C'est un carcan qui ne permet qu'un certain nombre de mouvements préalablement fixés. Nous aurons à le démontrer.

    En résumé, l'Arabe a tout emprunté aux autres peuples ; littérature, art, science, et même idées religieuses. Il a tout passé au crible de son esprit étroit, incapable de s'élever à de hautes conceptions philosophiques ; il a tout déformé, tronqué, désséché.

    Cette influence destructive explique la déchéance des peuples musulmans et leur impuissance à s'arracher à la barbarie ; elle explique également les difficultés auxquelles nous nous heurtons dans nos possessions de l'Afrique du Nord.

    Nous devons nous inspirer de cette constatation si nous voulons débarrasser notre politique musulmane des erreurs de conceptions et d'attitude qui nous ont coûté parfois si cher.

    Etudier la psychologie du musulman, sans aucun parti-pris d'hostilité, comme sans désir préconçu de trouver en lui un type d'humanité supérieur ; préciser son idéal, ses aspirations, ses besoins, le mécanisme de son cerveau ; puis adopter à son égard l'attitude que commande la logique et le bon sens : voilà qu'elles doivent être les préoccupations d'une puissance dont les destinées sont liées à une fraction quelconque du monde islamique.

    Préparer les éléments de cette étude : tel est le but de ce modeste essai.

    [1] De CASTRIES. -L'Islam.
    [2] André SERVIER -Le Nationalisme Musulman.
    P.ANTOMARCHI. - Le Nationalisme Egyptien.
    Henry MARCHAND. - l'Egypte et le Nationalisme Egyptien.
    [3] Alfred Le CHATELIER. - La politique Musulmane
    [4] Barthélemy SAINT-HILAIRE. - Histoire de l'Ecole d'Alexandrie.
    [5] SNOUCK HURGRONJE. - Le Droit Musulman.
    [6] Dr Gustave LE BON. - La civilisation des Arabes.
    [7] DOZY. - Essai sur l'Histoire de l'Islamisme.

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  • CHAPITRE II (2)

    Pour connaître et comprendre l'Islam et le musulman, il faut étudier le Désert.- Le Désert arabe.- Le Bédouin.- L'influence du Désert.- Le Nomadisme.- La vie dangereuse.- Guerrier et pillard.- Le fatalisme.- L'endurance.- L'insensibilité.- L'esprit d'indépendance.- L'anarchie sémite.- L'égoïsme.- L'organisation sociale : la Tribu.- L'orgueil sémite.- Sensualité.- Idéal.- Religion.- Manque l'imagination.- Les traits essentiels de la physionomie du Bédouin.

    Pour connaître et comprendre le Musulman, il faut étudier l'Islam. Pour connaître et comprendre l'Islam, il faut étudier le Bédouin d'Arabie. Pour connaître et comprendre le bédouin, il faut étudier le Désert. Le milieu Désert explique la mentalité spéciale du bédouin, sa conception de l'existence, ses qualités et ses défauts. Il explique par conséquent l'Islam, sécrétion du cerveau arabe et il explique, en définitive, le Musulman, que l'islam a coulé dans son moule rigide.

    Un immense plateau de rocaille, de sable et de basalte de 2.000 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 800 kilomètres ; autour, une ceinture de montagne dont certains sommets atteignent 2.000 et 3.000 mètres ; entre cette haute barrière et la mer, une bande fertile de 80 à 100 kilomètres de largeur ; voilà, schématiquement tracé, l'aspect général de l'Arabie.(1)

    (1) PALGRAVE.- Une année de voyage dans l'Arabie Centrale.
    LARROQUEE- Voyage dans l'Arabie heureuse.
    STRABON.- Liv. XVI.

    Le plateau est réellement « le pays de l'épouvante et de la soif », comme l'appellent les Bédouins. Placé sous la zone chaude, soustrait à l'influence marine par un mur montagneux qui arrête les vents humides et précipite les pluies sur la bande du littoral, il offre toute les variétés de la nature désertique : désert de lave ou Harra, désert de pierres ou Hammada, désert de sable ou Nefoud, dunes mouvantes, désert gypseux, sebkhas dont la croûte saline s'effondre sous les pas.

    L'ensemble est morne et farouche. Les molles ondulations qui reposent la vue dans les pays à climat normal où des siècles de culture ont façonné le sol, sont inconnues au désert. Tout y est disloqué, âpre, hérissé, hostile. Dans les régions basaltiques ou gréseuses, les roches sont taillées en arêtes coupantes. Les accidents de terrains sont brusques et roides, sans transition.

    Qu'on imagine la chaîne des Alpes, enlisée par des alluvions jusqu'à cent ou cent cinquante mètres du sommet. On n'apercevrait plus qu'une série de dômes, de pitons, d'aiguilles, de roches écroulées, de colonnes dénudées, surgies brusquement du sol : tel est l'aspect du Harra dont le profil tourmenté évoque les formidables révolutions cosmiques.

    Ailleurs, c'est le Hammada, la plaine stérile de pierres, vastes étendues luisantes et monochromes de roches nues, que le vent a récurées de toute terre végétale et que les températures extrêmes ont fait éclater en dalles et en esquilles. C'est un chaos monstrueux de pierres brisées ou la vie ne peut se développer.(1)

    Ailleurs, c'est le Nefoud, la mer de sable à perte de vue, d'où émergent de hautes dunes ressemblant à de grandes vagues pétrifiées, avec leurs couloirs parallèles taillés par le vent qui les brasse inlassablement. Avec sa teinte d'un jaune uniforme, cette plaine stérile est d'une monotonie farouche. C'est le domaine de la mort. Elle brûle ou elle glace. La porosité du sable multipliant les surfaces d'absorption et de rayonnement, le sol s'échauffe le jour à un point tel qu'on ne peut s'y aventurer ; la nuit il perd presque instantanément cette chaleur et se couvre de gel.

    Sous l'effet du vent qui s'engouffre dans les couloirs et, peut-être aussi de la dilatation, les dunes émettent des sons étranges qui augmentent l'horreur sauvage de la solitude. Elles ronflent littéralement comme une toupie métallique.

    Certains voyageurs ont comparé ce bruit à celui d'une machine à battre.(2)

    Ailleurs, ce sont de vastes étendues de gypse, d'une blancheur intolérable sous la lumière ardent du soleil. Ailleurs, encore, ce sont des sebkhas, anciennes mares salées qui se sont desséchées et à la surface desquelles le sel, mêlé au sable, forme une croûte trouée de fondrières.

    Partout la terre végétale est très rare. Réduite par la sécheresse à l'état de poussière impalpable, elle est emportée par le vent et se précipite, sous l'action des pluies, dans les contrées plus humides.

    Subissant dans la même période de vingt quatre heures des chaleurs torrides et des froids excessifs (+ 60 -7), balayé de vents brûlants ou glacés, mais toujours secs, le sol, quel que soit sa nature, est frappé de stérilité.

    La végétation est rare au désert. Faute de pluie, elle ne peut s'alimenter que de l'eau de souterraine ; elle ne se développe donc que dans les cuvettes où la nappe aquifère est proche de la surface : quelques plantes rabougries dans les ravines, dans les oueds, dépressions allongées au fond desquelles, en creusant, on trouve un peu d'humidité, des armoises, des genêts, des plantes halophytes. Ca et là, dans les endroits abrités, quelques arbustes chétifs, acacias, tamaris, luttant éperdument contre l'ensablement.

    Pas de rivières, pas de sources ; quelques rares puits, sans cesse comblés par les sables et que le voyageur assoiffé doit, chaque fois, nettoyer.

    Au milieu de cette nature hostile, les agglomérations humaines sont impossibles ; la faim et la soif les décimeraient. Pas de villes, pas même de bourgades ; des familles faméliques, sans cesse préoccupées du souci de leur existence, errent dans ces étendues semées d'embûches.

    Mais si, délaissant ces mornes solitudes, on franchit la barrière montagneuse qui les enclot, on tombe brusquement dans un pays merveilleux, La bande du littoral, arrosée par les vents marins, fertilisée par les oueds qui, aux jours d'orage, roulent en torrents des hauteurs, est, comparativement au plateau désertique, Une contrée d'abondance et de délices. Et cette bande s'élargit encore entre Médine et La Mecque par le plateau granitique du Nedjed, massif montagneux important qui reçoit des pluies et alimente des sources nombreuses.(3)

    Là sont des puits qui ne tarissent pas ; là sont des oasis où, sous les palmiers, pousse un double, étage de végétation : arbres fruitiers, céréales et plantes à parfums. Là sont des pâturages oit prospèrent chevaux, chameaux et brebis.

    Ce sont les pays heureux du Hedjaz, de 1'Assir, du Nedjed, du Yémen, du Hadramaout et de l'Oman, avec des villes populeuses : Médine et son port de Yambo, La Mecque et son port de Djeddah, Taïf, Sana, Terim, Mirbat, Mascate.

    Mais l'attrait de ces régions fertiles n'a pas dépeuplé le désert. Le Bédouin lui est demeuré

    fidèle et comme, à côté des tribus sédentaires moins actives et de vie plus douce, il représente l'homme d'action remuant et brutal, c'est, lui qui, finalement, a imposé à toute l'Arabie ses moeurs et sa mentalité. C'est donc lui qu'il importe d'étudier.

    Pour le connaître, il n'est pas nécessaire de compulser l'Histoire. L'immobilité étant le caractère distinctif des peuplades arabes(4), le Bédouin n'a pas changé. Tel il était au temps où Mahomet l'arracha à l'idolâtrie, tel exactement nous le voyons décrit dans les récits de la Genèse relatifs à Ismaël ou à Joseph, ou bien figuré sur les bas-reliefs des palais de Ninive qui retracent clos scènes de la guerre d'Assurbanipal, tel il est aujourd'hui(5).

    Le Désert; oblige l'individu à un genre de vie spéciale qui développe certaines facultés, certaines qualités, certains défauts.

    L'existence y est difficile. Tout est danger c'est le pillard qui rôde autour de la tente et des troupeaux en méditant un coup de main ; c'est le vent hostile qui tarit le trou d'eau et ensable la maigre végétation; c'est le rival qui occupe le pâturage convoité ; c'est le sol qui se creuse de fondrières.

    Le Désert impose une première condition d'existence : le nomadisme. Ce n'est pas pour son plaisir que le Bédouin voyage, c'est par nécessité. La culture étant impossible sur un sol stérile, dépourvu de terre végétale et d'humidité, l'homme est voué au métier de pasteur. Mais les pâturages, composés de plantes chétives, poussées dans des dépressions abritées des vents, sont éphémères et peu étendus. En quelques jours, la dent des troupeaux les épuise; il faut s'inquiéter d'en trouver d'autres: d'où la nécessité de se déplacer sans cesse. Le pâturage découvert, il faut s'en assurer la possession, contre des rivaux et, parfois, user de la violence. C'est une vie de fièvre et de bataille, une vie rude et dangereuse.

    Le Bédouin mange rarement à sa faim ; il a tout à craindre de la nature et des hommes. Tel un fauve, il vit en état de perpétuelle alerte. Il compte surtout sur les rapines. Trop pauvre pour satisfaire ses désirs, dénué de ressources dans un pays disgracié, il est toujours prêt à saisir l'occasion qui s'offre.

    Un chameau éloigné du troupeau lui procure un festin de viande. Un coup de main sur une caravane ou une tribu sédentaire lui fournit des dattes, des aromates et des femmes.

    La pratique des armes, l'entraînement à la fatigue ont développé ses facultés guerrières, et comme ce sont ces dernières qui lui permettent de triompher des dangers de sa vie errante et de se procurer les seules satisfactions possibles au désert, il en est arrivé à les considérer comme un idéal.

    Le pleutre et l'estropié sont voués au mépris et à la mort. L'estime du prochain est en rapport avec la crainte qu'on lui inspire. Pour mériter l'éloge des poètes et l'amour des femmes, il faut être un brillant cavalier, habile au maniement du glaive et de la lance.

    Les femmes elles-mêmes ont pris quelque chose de l'esprit martial de leurs frères et de leurs époux(6). 'Marchant à l'arrière-garde, elles soignent les blessés et encouragent les guerriers en récitant des vers d'une sauvage énergie : « Courage, disent-elles, défenseurs des femmes! Frappez du tranchant de vos glaives. Nous sommes les filles de l'Etoile du matin ; nos pieds foulent des coussins moelleux; nos cols sont ornés de perles, nos cheveux, parfumés de muse. Les braves qui font face à l'ennemi, nous les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient, nous les délaissons et nous leur refusons: notre amour !(7)»

    L'obligation de pourvoir lui-même à ses besoins rend le Bédouin actif ; il est patient à cause des souffrances qu'il endure ; il accepte l'inévitable sans vaines récriminations(8). Ce n'est pas l'Islam qui a créé le fatalisme, c'est le désert, et l'Islam n'a fait qu'adopter et que consacrer un état d'âme du nomade.

    Sa vie aventureuse donne au Bédouin du courage, de l'audace et, sinon le mépris, du moins l'habitude de la mort. La nécessité le condamne à l'égoïsme. Le pâturage trop exigu ne saurait être partagé ; il le conserve pour lui et les siens ; de même, le point d'eau. Il tue les filles, causes de difficultés, et quelquefois les enfants mâles, lorsque sa famille .est trop nombreuse. Dur pour lui-même, il est dur aux autres. Faisant bon marché de sa vie, il compte pour rien celle du prochain. « Jamais seigneur parmi nous, dit un poète, n'est- mort dans sa couche. Sur la lame des épées coule notre sang et notre sang ne coule que sur la lame des épées.»(9)

    «Nous nous sommes levés, dit un autre poète, et nos flèches sont parties, et le sang qui tachait nos vêtements nous parfumait mieux que la senteur du muse.»(10)

    « Je fus créé de fer, s'écrie Antar, et de coeur encore plus résistant ; et j'ai bu le sang des ennemis dans le creux de leurs crânes et je n'en suis pas rassasié. »

    A l'appui de cette insensibilité, on peut citer deux traits de la vie de Mahomet : Sept cents Juifs Coraïdites ayant été faits prisonniers, on les égorgea au bord de longues fosses, sous les yeux du Prophète ; et comme le soir tombait, il fit apporter des torches pour ne pas remettre .au lendemain la funèbre besogne.(11)

    Plusieurs captifs arabes, pris à Beder, furent mis à mort. L'un d'eux demandant grâce, le Prophète lui dit: « Je remercie le Seigneur de ce qu'il réjouit mes yeux par ta mort. »Et comme le mourant demandait qui prendrait soin de son jeune enfant, Mahomet répondit : « Le feu de 1'enfer ! ».(12)

    L'existence solitaire du Bédouin a développé son esprit d'indépendance. Dans le désert, l'individu, est libre ; il n'obéit à aucun gouvernement ; il échappe aux lois ; il ignore la hiérarchie. La seule règle, c'est le droit du plus fort.(13)

    Parfois, lorsque leur indépendance était menacée par des peuples voisins : Romains, Perses, Abyssins, les tribus se groupèrent pour défendre leur liberté, mais le péril écarté, elles se dispersèrent aussitôt. Lorsque Abraha-el-Achram envahit le Hedjaz avec quarante mille Abyssins, et qu'il se disposait, après avoir réduit Tebala et Taïef, à pénétrer dans l'enceinte de La Mecque, les tribus voisines se réunirent sous le commandement d'Abd-el-Mottaleb ; mais l'ennemi repoussé, les tribus reprirent leur liberté.(14)

    Cet esprit d'indépendance, ce développement exagéré de l'individualisme apparaissent à tout instant au cours de l'histoire arabe. Les Califes eurent à lutter sans cesse contre la turbulence des tribus, hostiles à tout gouvernement régulier, incapables de se plier à une discipline et ce sont leurs rivalités qui finirent par rompre l'unité de l'Empire eu ajoutant un élément de trouble à l'effort de dislocation des peuples soumis.

    L'esprit d'anarchie est d'ailleurs un vice du Sémite(15). Dès que celui-ci domine quelque part, c'est le désordre et la révolution. L'Histoire Juive, celle de Carthage en fournissent do nombreux exemples et, plus près de nous, la crise d'autorité qui a bouleversé la Russie, a recruté ses chefs et ses théoriciens les plus autorisés dans l'élément juif.

    Les agglomérations sont impossibles au désert faute de ressources ; toutefois, l'individu isolé serait trop faible pour lutter contre les dangers de la vie errante. Les Bédouins ont donc été amenés à se grouper en familles. C'est la base de leur organisation sociale.

    La famille étendue est devenue la tribu, mais les individus de la même tribu ne vivent pas ensemble ; ils forment de petits groupes familiaux, unis par la solidarité de la naissance et des intérêts.

    Tous les individus d'une tribu reconnaissent le même ancêtre commun ; c'est l'açabia, la solidarité congénitale, une forme élémentaire du patriotisme. C'est ainsi que les Koreich, auxquels appartenait Mahomet, faisaient remonter leur généalogie à Fihr-Koreich, d'origine perpétuellement ingénue, car il était considéré comme descendant d'Ismaël par Adnane, Modher, etc.(16) Les membres d'une même tribu sont, à la lettre, frères ; c'est d'ailleurs le nom que se donnent entre eux les hommes du même âge. Lorsqu'un vieillard s'adresse << un plus jeune, il lui dit : Fils de mon frère.

    Aussi, le Bédouin est-il prêt à tout sacrifier à sa tribu. Pour sa gloire, pour sa prospérité, cet égoïste exposera son bien et sa vie : « Aimez votre tribu, dit un poète, car vous êtes attachés à elle par des liens- plus forts que ceux qui existent entre le mari et la femme. »(17)

    Durant tout le cours de l'Histoire musulmane, partout où se trouvent des Arabes, en Syrie, en Espagne, en Afrique, on constate le dévouement de l'individu à sa tribu, en même temps que les rivalités entre tribus. Le dignitaire à qui le bon plaisir d'un Calife vient d'octroyer une haute charge s'empresse de servir les intérêts de sa tribu. Il soulève aussitôt la colère des autres qui intriguent jusqu'à ce qu'elles obtiennent sa disgrâce. Le jeu recommence avec un autre.

    Le Bédouin vit pour lui et pour sa tribu ; hors de celle-ci, il n'a pas d'amis. Le prochain, e'est l'homme de la tribu, le parent. La fidélité à la parole donnée, l'honnêteté, la franchise ne concernent que les membres de la tribu, les contribules.(18)

    Chaque tribu choisit comme chef le plus intelligent, le plus actif, le plus brave, c'est-à-dire le plus apte à la servir. C'est l'Amenokal targui(19); il est, nommé à l'élection, principe qui a présidé par la suite à la désignation des premiers Califes. Mais son autorité est ce qu'elle peut être avec des individus assoiffés d'indépendance; on écoute ses conseils ; on les suit quelquefois ; on ne lui obéit pas toujours.

    La richesse n'est pas un titre à l'estime publique, d'abord parce qu'elle ne procure aucune jouissance particulière. A quoi sert d'être riche là où il n'y a rien? Le Bédouin qui possède dix chamelles est aussi heureux que celui qui en possède cent, puisque l'avantage qu'il en retire se limite au lait dont il se nourrit et à la toison dont il se vêt. Et puis, la richesse est instable. Représentée uniquement par les troupeaux, elle est à la merci d'une épizootie, d'une razzia. « Quand une tribu ennemie attaque la sienne et lui enlève tout ce qu'il possède, celui qui, hier, était riche, se trouve réduit tout à coup à la détresse. »(20)

    Le poète a résumé d'un vers cette instabilité de la fortune :

    La richesse vient le matin et s'en va le soir.

    Mais, ruiné, le Bédouin ne se décourage pas. Il lui reste la force et l'audace ; dépouillé aujourd'hui, il se vengera demain sur son ennemi ou sur un autre.

    Le Bédouin a, d'ailleurs, une haute opinion de sa personne : c'est un orgueilleux. L'orgueil est un défaut sémite. Le Sémite s'est toujours cru supérieur aux autres peuples ; l'élu de Dieu(21). c'est la raison de l'intransigeance religieuse du juif et du musulman. « Le Bédouin s'estime bien supérieur non seulement à son esclave, mais encore à tous les hommes d'une autre race ; il a la prétention d'avoir été pétri d'un autre limon que les autres créatures humaines. »(22)

    Le Bédouin est sobre parce qu'il ne peut pas faire autrement. Au fond, c'est un sensuel. Dans ses courses aventureuses, sous le soleil ardent, à travers des contrées stériles, il apprécie la valeur des jouissances positives. Son idéal cet simple ; c'est celui de l'homme privé de tout : manger, boire, dormir. Ce cavalier errant aspire au repos sur des coussins moelleux ; ce perpétuel affamé désire des mets abondants et savoureux ; cet assoiffé convoite la fraîcheur des sources intarissables. Dans un pays où la beauté des femmes dure ce que vivent les roses, il rêve de femmes qui ne vieillissent point. Au bref, c'est un amateur de franches lippées, prêt à tout pour satisfaire ses désirs.(23)

    A cinquante-trois ans, Mahomet s'éprit d'une fillette de huit ans : Aïcha. Elle parut si jeune, même aux yeux des Arabes, que le Prophète, malgré son prestige, dut attendre huit mois pour consommer son mariage(24); mais on s'imagine ce que put être pendant ces huit mois d'attente la cohabitation d'un vieillard passionné, avec une gamine.

    Un jour, Mahomet remarque Zineb, femme de Zaïd, un jeune homme qu'il avait adopté. Comme il la désirait, Zaïd s'empressa de répudier Zineb que le Prophète épousa aussitôt, malgré les murmures hostiles de son entourage.(25)

    En Syrie, en Espagne, en Egypte, pays d'abondance, les Arabes abandonnèrent très vite leurs habitudes de sobriété pour se livrer aux pires débauches.

    Mahomet déclarait aimer trois choses par dessus tout : les parfums, les femmes et les fleurs. Ce pourrait être la devise du Bédouin ; c'est du moins, son idéal.Le Prophète s'en est souvenu. Son paradis, lieu de délices charnelles et de jouissances positives, est tel que le concevait nu nomade du désert.

    Sans cesse absorbé par les soucis de son existence aventureuse, le Bédouin ne se préoccupe que des réalités immédiates. Il bataille pour vivre et se soucie peu de philosopher. C'est un réaliste et non un théoricien ; il agit et n'a pas le temps de penser. Ses facultés d'observation se sont développées au détriment de l'imagination et sans l'imagination, il n'y a pas de progrès possible. C'est ce qui explique la stagnation du Bédouin sur qui les siècles passent sans modifier ses habitudes.(26)

    L'Arabe est, en effet, totalement dépourvu d'imagination ; l'opinion contraire s'est accréditée ; elle est à réviser. L'impétuosité de son naturel, la chaleur de ses passions, l'ardeur de ses désirs lui ont fait attribuer une imagination déréglée. Sa langue, pauvre en mots abstraits et qui ne peut exprimer et préciser une idée qu'à l'aide d'images et de comparaisons, a entretenu l'illusion. Cependant l'Arabe est l'être le moins imaginatif ; son cerveau est sec; ce n'est pas un philosophe ; aussi n'a-il, jamais manifesté une pensée originale, en religion pas plus qu'en. littérature.

    Avant l'Islam, le Bédouin, sorti du culte du Totem, adorait des divinités personnifiant des corps célestes ou des phénomènes cosmiques : les étoiles, la foudre, le soleil ; mais il n'a jamais eu de mythologie. Chez les Grecs, les Indiens, les Scandinaves, les dieux ont un passé, une histoire : l'homme les a façonnés à son image ; il leur a donné ses passions, ses vertus, ses vices. Les divinités du Bédouin ne possèdent aucun caractère distinctif ; ce sont des dieux mornes ; on les redoute, mais on ne les connaît pas. Le panthéon arabe est peuplé de poupées sans vie dont la plupart furent, d'ailleurs, amenées du dehors, notamment de Syrie.(27)

    Au surplus, le Bédouin respecte médiocrement ces idoles, il les trompe volontiers en leur sacrifiant une gazelle, quand il leur a promis une brebis et les injurie quand elles ne répondent pas à ses désirs. Quand Amrolcaïs partit pour venger le meurtre de son père sur les Beni -Asad, il s'arrêta dans le temple de l'idole Dhou' el Kholosa, pour consulter le sort au moyen de trois flèches, appelées l'ordre, la défense, l'attente. Ayant tiré la défense, qui lui interdisait de se venger, il recommença : la défense sortit trois fois de suite. Alors brisant les flèches et jetant les morceaux à la tète de l'idole : « Misérable ! s'écria-t-il, si c'était ton père qui eut été tué, tu ne me défendrais pas de le venger!(28)

    Même absence d'imagination dans la conception de l'Islam. Sa simplicité est à l'image du cerveau arabe. Ses dogmes sont empruntés à d'autres religions. Le principe de l'unité de Dieu est d'origine sabéenne ; de même la prière musulmane ; de même le jeûne du Ramadhan.(29)

    Si la mosquée est sans ornements, ce n'est pas par dessein prémédité ; c'est parce que l'Arabe est incapable de l'orner ; elle est nue, comme le désert, nue comme le cerveau du Bédouin.

    La conception arabe du Monde est empruntée aux Sabéens et aux Hébreux. Les sectes religieuses nées sous les derniers Califes, et dont les doctrines subtiles dénotent nue imagination débordante, sont d'inspiration indienne et égyptienne. Elles représentent précisément une réaction des peuples soumis contre la sécheresse et la pauvreté des dogmes musulmans et du génie arabe.

    En littérature, même dénuement intellectuel, Les poètes arabes décrivent ce qu'ils voient et ce qu'ils éprouvent ; mais ils n'inventent rien ; s'il leur arrive parfois d'imaginer, leurs compatriotes les traitent de menteurs. L'aspiration vers l'infini, vers l'idéal leur est inconnue et ce qui, déjà dans les temps les plus reculés, importe le plus à leurs yeux, ce n'est pas l'invention c'est la justesse et l'élégance de l'expression, c'est la technique de l'art. L'invention est si rare dans la littérature arabe, que lorsque l'on y rencontre un poème ou un conte fantastique, on peut affirmer d'avance qu'une telle production n'est pas originale, que c'est une traduction. Ainsi, dans les Mille et une Nuits, tous les contes de fées sont d'origine persane ou indienne ; dans cet immense recueil, les seuls récits, vraiment arabes, ce sont les tableaux de moeurs , les anecdotes empruntées à la vie réelle.

    Les Moallakat, les plus anciens monuments de la poésie anteislamique sont de pauvres rapsodies, copiées sur un modèle unique. Qui en lit une, connaît les autres. Le poète chante d'abord sa demeure abandonnée, la source où hommes et bêtes venaient se désaltérer, puis les charmes de sa maîtresse et enfin sa monture et ses armes.(30)

    « Lorsque les Arabes, établis dans d'immenses provinces conquises à la pointe du sabre, se sont occupés de matières scientifiques, ils ont montré la même absence de puissance créatrice. Ils ont traduit et commenté les ouvrages des anciens ; ils ont enrichi certaines spécialités par des observations, patientes, exactes, minutieuses ; mais ils n'ont rien inventé ; on ne leur doit aucune idée grande et féconde. »(31)

    De ce qui précède, on peut résumer en quelques traits essentiels la physionomie du Bédouin: C'est un nomade et un guerrier. Sans cesse préoccupé du souci de chercher sa subsistance et de défendre sa vie contre les hommes et contre la nature ; il mène une existence rude et dangereuse. Ses facultés de lutte et de résistance se sont développées : force physique, endurance, esprit d'observation.

    La nécessité en a fait un pillard ; c'est un homme de proie ; il guette le gibier, comme il épie la caravane ou le douar du sédentaire. Comme un fauve, il vil des occasions qui se présentent.

    Egoïste, son horizon social s'arrête à la tribu hors de laquelle il ne connaît ni ami, ni prochain. Réaliste, il n'a d'autre idéal que la satisfaction de ses besoins matériels : manger, boire, dormir.

    N'ayant pas le temps de se recueillir et de penser, son cerveau s'est atrophié ; il agit au gré des circonstances par réflexe ; il est totalement dépourvu d'imagination et de faculté créatrice. En somme, un être simple, assez près de l'animalité primitive : un barbare.

    Voilà l'homme qui a conçu l'Islam et qui, par la force, à coup de sabre, a taillé dans le monde l'Empire musulman.

    (1) De LABORDE et LINNANT.- Voyage dans l'Arabie Pétrée.
    (2) Le même phénomène a été observé dans le Sahara. Voir GAUTIER.- Le Sahara Algérien.
    (3) Maurice TAMISIER - Voyage en Arabie.
    (4) DOZY. - Histoire des Musulmans d'Espagne t.1, p.3
    DELAPORTE. - La Vie de Mahomet, p.47.
    LARROQUE. - Voyage dans l'Arabie heureuse, p. 109.
    (5) LENORMAND - Histoire des peuples Orientaux VI p.422
    STABON - Livre. V 1.
    NOEL DES VERGERS - Histoire de l'Arabie.
    (6) DOZY - Hist. Des Musulmans d'Espagne. T I 16 et 17.
    PERRON - Les femmes Arabes avant l'Islamisme.
    (7) CAUSSIN DE PERCEVAL - Essai sur l'Histoire des Arabes avant l'Islamisme- t. II p.281
    (8) HERDER - Idées sur la philosophie de l'Histoire p. 423.
    (9) EL SAMOUAL.
    (10) SAFY IL DINE IL HOLLI.
    (11) SAVARY. - Le Coran, p. 47.
    (12) HAINES. - Islam a missionary religion, p.36.
    (13) G. SALES. - Observations historiques et critiques sur le Mahométisme.
    (14) SEDILLOT - Histoire des Arabes. t. I. p. 43.
    (15) RENAN - Etudes d'histoire religieuses.
    (16) SEIGNETTE - Traduction de Sidi Khelil p. 708.
    (17) ABOU' LABBAS MOHAMED, surnommé MOBARRED, cité par Ebn Khallikan, dans « La vie des hommes illustrés. »
    (18) DOZY - Ouvrage cité p.40.
    (19) PELLISSIER de REYNAUD - Annales Algériennes - t. III p. 429.
    (20) BURKHARDT - Notes on THE BEDOUINS - p.40.
    (21) DIDE - La fin des Religions. P.12.
    (22) DOZY - Histoire des Musulmans d'Espagne - t. I p.8.
    (23) PALGRAVE - Une année de voyage dans l'Arabie Centrale.
    (24) ABOULFEDA. - Vie de Mahomet.
    (25) CORAN. - SOURATE XXXIII
    (26) DOZY - Essai sur l'Histoire de l'Islam.
    (27) LENORMAND - p. 469.
    FRESNEL. - Lettre sur l'histoire des Arabes avant l'islamisme.
    (28) DOZY. - Histoire des Musulmans d'Espagne. - t. I p. 21.22.
    (29) RENAN. - Etudes d'histoire religieuse.
    (30) Voir la traduction des Moallacat par CAUSSIN de PERCEVAL.
    (31) DOZY - Loc. cit. p. 13.14.
    SEDILLOT - Histoire des Arabes. II p. 12, 19, 82.

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